Investiture de Donald Trump : Le Point de Vue de Julien Grossot.
Julien Grossot, vous êtes l’auteur avec Lauric Henneton du livre "Rock’n’Road Trip - Les États-Unis en 1000 chansons de l’Alabama au Wyoming" paru en 2023, un ouvrage particulièrement riche qui permet de parcourir l’Amérique mais aussi de traverser l’histoire américaine en musique. Donald Trump, le come-back ! Qu’avez-vous pensé de la cérémonie d’investiture à Washington ?
À l'ordinaire, l’investiture de tout nouveau président constitue un moment majeur de la vie politique américaine - il faut bien se rappeler qu’il n’y a eu “que” 47 présidents dans toute l’histoire des États-Unis. Mais cette fois, la personnalité de Donald Trump, les circonstances de cette réélection après sa défaite face à Joe Biden en 2020, les enjeux pour les États-Unis et pour la vie du monde, en font un événement tout à fait hors du commun.
Même si la météo a joué les trouble-fête…
Ce n’est pas une première, bien au contraire. En janvier, à Washington, il fait souvent frisquet. Déjà en 1985, Ronald Reagan (un des modèles en politique de Donald Trump, qui avait utilisé pour la première fois le slogan “Make America Great Again” lors de la campagne de 1980) avait dû prêter serment à l’intérieur du Capitole en raison d’une vague de froid qui s’était abattue sur la capitale.

Certains présidents avaient pourtant été plus téméraires…
Oui, John F. Kennedy en 1961 avait prêté serment sur les marches du Capitole alors que Washington était recouverte de neige. Et il ne portait même pas de manteau. Son discours est resté dans les mémoires pour une phrase en particulier : “Arrêtez de vous demander ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays”. Plus récemment, en 2009, après sa première élection à la Maison Blanche, Barack Obama avait lui aussi été investi en extérieur dans un froid polaire.

Revenons à Donald Trump. Vous étiez à New York, le 5 novembre dernier, le jour de l’élection, comment avez-vous vécu cet évènement ? Est-ce que vous avez été surpris par le résultat ?
J’étais sur place pour couvrir l’élection avec des équipes de télévision. Nous avons fait plusieurs émissions en direct depuis New York. Il y avait une certaine tension avant le vote car les instituts de sondage annonçaient un résultat extrêmement serré. Le soir du dépouillement, je suis allé assister à un concert de David Gilmour au Madison Square Garden pour penser à autre chose avant d’avoir les premières projections. J’étais dans les tribunes et un de mes voisins suivait en direct sur son téléphone les résultats qui tombaient État après État. Je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un œil de temps en temps. En sortant, vers 23 heures, Donald Trump était solidement en tête et on a vite compris que les jeux étaient faits. New York étant une ville foncièrement démocrate, je m’attendais à voir des scènes de protestation ou d’accablement dans les rues mais tout est resté très calme. Comme si les New-Yorkais étaient résignés. Pour moi, la surprise n’a pas été de le voir gagner mais plutôt de le voir gagner aussi nettement, en raflant tous les Swing States, en obtenant facilement la majorité des grands électeurs, mais aussi en remportant le vote populaire avec près de 2,3 millions de voix d’avance sur Kamala Harris. La carte des résultats est sans appel.

Donald Trump s’est-il réfugié à l’intérieur du Capitole par crainte d’un manque de spectateurs sur le National Mall, la grande esplanade de Washington, comme certaines mauvaises langues l’ont laissé entendre ?
C’est possible, d’autant que le National Mall qui s’étend du Capitole jusqu’au Lincoln Memorial est gigantesque. L’esplanade peut accueillir des centaines et des centaines de milliers de spectateurs. Mais la ville de Washington est une forteresse démocrate, il est toujours plus compliqué pour un président républicain d’attirer les foules dans la capitale.
Lors de sa première investiture, en 2017, Donald Trump avait eu du mal à faire le plein et plusieurs journaux avaient souligné la différence d’affluence avec la cérémonie d’investiture de Barack Obama huit ans plus tôt, en 2009.

Ces journées (et soirées) d’investitures sont aussi de grands moments de communication…
Le monde entier regarde ! Et surtout quand le nouveau président a un pouvoir de fascination aussi grand que celui de Donald Trump. Les moindres détails sont commentés en boucle sur les réseaux sociaux ou les chaînes info, des mimiques d’Elon Musk au chapeau de Melania Trump. Pour la nouvelle administration, il fallait à tout prix éviter les faux-pas, un public clairsemé aurait fait très mauvais effet, surtout rapporté à la toute-puissance affichée par Trump depuis sa réélection.
Dans son discours d’investiture Donald Trump a annoncé un nouvel Âge d’Or pour l’Amérique en écho à son slogan “Make America Great Again”. A quelle époque se réfère-t-il selon vous ? A quand remonte cette grandeur perdue ?
C’est une bonne question ! Et je ne sais pas si Âge d’Or peut se décréter, comme le voudrait Trump. L’Amérique a connu plusieurs périodes de grande prospérité dans son histoire mais je crois qu’aucune n’a laissé une empreinte comparable à la période de l’après-guerre. Tous les pays occidentaux connaissent dans les 1950 un grand rebond économique mais l’Amérique est littéralement à son apogée. C’est l’avènement de l’american way of life avec toutes sortes de produits “made in USA” qui commencent à déferler sur le monde : le Coca-Cola, les jeans, les chewing-gums, etc. Une époque où les films de Hollywood deviennent les spots publicitaires de tout un mode de vie. Les années 1950 sont restées comme les années “Happy Days” : prospérité, liberté et insouciance sur fond de… rock’n’roll.
Après la tentative d’assassinat à laquelle il a survécu le 13 juillet 2024, Donald Trump est apparu comme un “miraculé”. Pensez-vous que cet événement a influencé l’opinion publique américaine et donc l’issue du scrutin ?
C’est un épisode à peine croyable, à la mesure du personnage. Il y a les faits, mais plus encore, il y a les images des faits - qui ont marqué la campagne et qui resteront dans l’histoire. La photo où Trump apparaît entouré des agents du Secret Service avec le visage ensanglanté et le poing levé sous le drapeau américain est une des images de l’année 2024.
Son premier réflexe en se relevant : lever le bras et haranguer la foule en hurlant “fight, fight, fight”. C’est la réaction instinctive d’un véritable animal politique qui exploite immédiatement les événements à son profit. La séquence sert non seulement sa légende personnelle mais nourrit la thèse du surhomme. Trump ressort certes comme un miraculé mais surtout comme un candidat invincible. Ça a bien sûr marqué les inconscients.

Durant la journée (et la soirée) d’investiture, certaines images vous ont-elles marqué ?
Il y a d’abord l’image des anciens présidents américains (Joe Biden, Barack Obama, George W. Bush et Bill Clinton) qui côtoient les grands patrons de la tech (Mark Zuckerberg, Jeff Bezos et Elon Musk) autour de Donald Trump quand celui-ci prête serment sous la coupole du Capitole. L’Amérique de la politique d’un côté, l’Amérique du business et de l’innovation de l’autre. La côte est et la côte ouest réunies autour du nouveau président. Il y a aussi cette image de Trump entouré de sa garde rapprochée, assis derrière son bureau, avec une énorme marqueur au bout des doigts, qui fait défiler les parapheurs pour signer des dizaines décrets qui peuvent changer le cours du monde. Et puis le soir, lors de l’ouverture du traditionnel bal de l’investiture, le même Trump en smoking qui danse sur la chanson “Y.M.C.A” avec une épée à la main au moment de couper le gâteau.

Vous êtes un grand amateur de musique, que pensez-vous justement de cette chanson de Village People qui a rythmé toute la campagne de Donald Trump ?
C’est un choix déroutant car on ne comprend pas bien le message. La chanson est connue pour être un hymne gay de la fin des années 1970 (composé et produit par des français, au passage), les paroles sont plutôt explicites, alors que Trump a un discours ultra-conservateur sur les moeurs. J’imagine qu’il a choisi ce titre pour sa dimension festive et fédératrice. Mais sans doute n’avait-il pas beaucoup le choix dans le catalogue musical car les auteurs et les producteurs peuvent évidemment s’opposer à ce type d’utilisation. Et les stars de la chanson penchent quasi systématiquement du côté des Démocrates. Trump a eu plusieurs contentieux avec des chanteurs pour avoir diffusé des titres sans autorisation durant ses meetings, le différend qu’il a eu avec Neil Young après avoir utilisé le morceau "Rockin’ In The Free World" lors de la campagne de 2020 a fait les gros titres de la presse musicale. Le plus ironique avec “Y.M.C.A.” est que le seul membre restant du groupe originel, le policier, était un soutien revendiqué de Kamala Harris. Cela ne l’a pas empêché de venir avec ses nouveaux compagnons jouer sur scène à Washington la veille et le soir de l’investiture.
Donald Trump est-il lui-même un amateur de musique ?
Je ne crois pas, non. En tout cas, je ne dirais pas que c’est un connaisseur. Les États-Unis ont eu plusieurs présidents qui étaient d’authentiques mélomanes, à commencer par Jimmy Carter, le “président rock’n’roll”, mort récemment, ou Barack Obama et même Bill Clinton, mais ce n’est pas vraiment le cas de Donald Trump.
Pourtant, Donald Trump a fait la une du magazine Rolling Stone en 2015…
Comme Barack Obama, accompagné d’un certain Bruce Springsteen quelques années plus tard, pour une couverture devenue célèbre. Mais la comparaison s’arrête là. Obama est un vrai connaisseur, il publie régulièrement des playlists avec des références aussi variées que pointues. Il a même donné de la voix à plusieurs reprises en public. Et il a vraiment noué un lien d’amitié avec Bruce Springsteen qui était venu chanter pour son investiture en janvier 2009. Trump est lui beaucoup plus flou sur ses goûts. Lors de la publication du Rolling Stone dont il a fait la une, il avait été interrogé sur ses artistes préférés : il avait cité les Beatles, Elton John, Aerosmith, Bon Jovi, Michael Jackson et… Luciano Pavarotti. Mais sans jamais rentrer dans les détails.

Cher Julien, vous connaissez très bien la bande-son de l’Amérique, voyez-vous une chanson qui pourrait symboliser le retour gagnant de Donald Trump à la Maison Blanche ?
Après avoir découvert sa nouvelle photo officielle il y a quelques jours, j’ai envie de vous répondre “Eye Of The Tiger” signée en 1982 du groupe… Survivor, ça ne s’invente pas. Un très bon résumé de notre discussion, avec une dimension kitsch eighties qui correspond parfaitement à notre homme.

Portrait officiel de Donald Trump, le 47ème Président des États-Unis.
Propos recueillis par Myriam Bensalah,
Vendredi 24 Janvier 2025.